ÉVEIL – La psyché au temps du corona

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La véritable mise à l’épreuve de la puissance d’une idée ou d’une image, est sa capacité à nous éveiller. Ce qui se passe souvent pendant la nuit : un éveil littéral à comprendre psychologique. Parfois, cela prendra la forme dramatique d’un rêve d’anxiété, d’un cauchemar ou d’une terreur nocturne, ou encore d’un « rêve ordinaire » (est-ce que ça existe réellement?). Mais la plupart du temps, cette idée, profitera d’une période d’insomnie pour venir squatter notre conscience, cherchant à attirer notre attention dans des zones moins fréquentées de notre psyché. Et plus souvent qu’autrement, son véhicule préféré est celui de l’anxiété.

Un passage du texte de mon ami Sylvain, en réponse à ma main tendue aux collègues et amies/s pour une réflexion sur La psyché au temps du Corona, m’a maintenu éveillé dans la nuit qui a suivi sa lecture. Je le cite :

La nuit suivante, je suis tiré d’un sommeil profond par des voix. Je m’assois droit dans mon lit pour apercevoir, mais je dois rêver, mes deux garçons, torses nus, le plus vieux a en main la machette camerounaise que son grand-père lui a donnée avant sa mort (Un parenticide se prépare ?) : « Papa, on a entendu des bruits forts dans la cave ! » Je me lève et nous y descendons, précédé du chien qui saura nous défendre si nécessaire. Rien. Un objet mis en déséquilibre ou à la recherche de son antique place suite à mes fouilles archéologiques de la veille aura créé la scène ? On retourne se coucher, mais le sommeil n’est plus là ; plutôt, l’étrangeté de ce qui vient de se passer.

L’événement a aussi maintenu Sylvain éveillé, comme il l’écrit, et mon éveil prolonge le sien, lui donne une valeur plus qu’anecdotique. Que s’est-il donc passé; mon interrogation fait écho à la sienne?

L’interprétation la plus évidente – et je suis certain que vous y êtes déjà – c’est que le danger vient du monde du dessous, l’inconscient dans sa représentation la plus classique, et que ce danger est invisible, tout au moins littéralement invisible, malgré que nous soyons inondés d’images de ce fameux Corona_virus. Nous sommes dans ce que les Jungiens nomment le monde de l’ Ombre, cette figure psychique qui est en même temps une sorte de zone psychique, l’Inconnu, souvent perçu comme malveillant, qui impose sa présence, un peu à la manière du retour du refoulé chez les Freudiens, mais recèle un potentiel de transformation sous forme d’invitation à ce que Jung nommait Auseinandersetzung (confrontation) avec l’inconscient.

Dans le récit de Sylvain, l’idée, sous sa forme d’image, riche, polysémique, se donne à voir on ne peut plus concrètement : ses fils sont dans sa chambre et au réveil, il croit rêver, étrange inversion. Ils ont visiblement peur, l’un d’eux s’est emparé de la machette de l’aïeul paternel au cas où il faudrait se défendre. Sylvain fait ce que tout père de jeunes fils ferait, soit d’aller avec eux au-devant de ce danger pressenti pour leur montrer que ce qui suscitait leur peur n’est pas réel, qu’il n’y a pas de menace concrète immédiate. Et son récit ne dit pas si tout s’arrête là dans son intervention, ou si, et comment, il en a reparlé avec ses fils par la suite (le connaissant, je parie que oui). Mais il dit clairement que le sommeil n’est plus là, et partant que l’image fait son travail de bousculer, de questionner, d’inviter à l’approfondissement, au regard psychologique.

Alors qu’en penser? Ou plus justement : comment penser cela? Je ne prétends pas faire le travail à la place de Sylvain; plutôt prendre prétexte de son texte, généreusement offert, pour m’interroger publiquement. Une première avenue, facile à emprunter interprèterait tout cela comme une manœuvre défensive : devant l’inconnu, vécu comme une menace, le recours est vite pris de la régression vers l’agression, la fuite vers les armes, la collusion masculine, voire patriarcale, avec l’usage de la force. Le moi fier et dominant, même si temporairement déstabilisé, qui met en place les moyens pour rétablir sa domination. On pourrait même aller plus loin en supposant la menace comme l’Autre, l’Étranger, le  concurrent Mâle, ennemi à abattre ou tout au moins, à abattre dans une défense de la mère.  Ou encore la menace comme le Féminin (il s’agit après tout de la Covid-19).

Tout cela ne serait pas faux, et peut même expliquer un certain nombre de comportements comme ceux d’achat_d’armes ou encore d’agressions_sauvages mais me semble un peu court.

C’est bien l’anxiété qui me semble en jeu, mais comme c’est souvent le cas, déguisée en peur légitime. Les fils : « il y a un bruit suspect dans la cave, ah nous avons eu peur mais c’était une erreur, allons nous recoucher ». Mais elle est bien là l’anxiété, incarnée par les fils mais qui vient solliciter Sylvain par des voies détournées : On retourne se coucher, mais le sommeil n’est plus là; plutôt, l’étrangeté de ce qui vient de se passer.

Ce qui est venu se présenter à Sylvain c’est peut-être un mouvement vers le bas, vers le dessous des choses, même s’il se donne à voir sur un mode caricatural.

There is a law of the psyche – this is the way things seem to go. What you require, you do not see, or fear, or struggle against. What you require tends to be diverted into a monstrosity or caricature of itself.

Thomas Moore, Rituals of the Imagination

Les fils qui viennent éveiller le père, invoquant du même coup le grand-père, a) proposant ainsi la nécessité de la présence de l’aïeul, b) assurant une continuité des générations, comme si une partie de la réponse pouvait venir en se maintenant en lien avec le passé. Les fils assumant, même si de manière grossière, c) leur inscription dans cette continuité, mais aussi d) la conscience naissante de leur responsabilité envers l’ekos, le lieu familial et, par extension, le lieu commun du groupe, de la communauté, de la société.

Les fils e) annonçant déjà au père, avec l’évocation du grand-père, qu’un jour, ils prendront la relève et deviendront porteurs et protecteurs. Les fils, f) armés de cet outil analytique grossier qu’est la machette, mais qui une fois raffiné, différencié, peut leur permettre l’analyse, littéralement la capacité à trancher, à opérer une lysis, une rupture, un relâchement, une libération des différents éléments qui composent le tout, pour tenter de l’expliquer et d’en comprendre les éléments.

Ils ont bien sûr, ces fils, encore et pour un moment, besoin d’être formés et informés dans cette entreprise. Mais ils viennent d’être initiés à ce travail psychologique. Et à une sensibilité nouvelle, portée par l’anxiété.

 

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