UNE EXCURSION DU CÔTÉ DE LA PEUR – La psyché au temps du corona

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Note : cette entrée de blogue ainsi que les deux qui le précèdent, s’inscrivent dans une démarche que j’ai proposée à un groupe de collègues que j’invitais à y aller de leurs propres contributions sur le sujet. Quelques-unes-et-uns ont répondu, dont les textes ne sont pas dans ce blogue mais sont disponibles sur demande.

Entrée en matière

On a beaucoup écrit sur l’anxiété, et avec raison.

Mais on a peu écrit sur la peur. Du point de vue psychologique. En tous cas, j’ai nettement moins vu d’articles sur le sujet.

Comme s’il y avait une sorte de réticence.

L’impression qu’elle est particulièrement difficile à pénétrer. Comme si elle se défendait. Comme si elle exerçait une certaine résistance à être connue autrement que par ses manifestations.

Pourtant…

Il y a beaucoup de peur.

Exploration et tentatives de cerner, creuser le phénomène, par des questions, de différents angles.

Récurrences

Elle est ambiante, elle flotte, plus ou moins informe.

Difficile de lui donner forme autrement que lorsqu’elle se manifeste soudainement, souvent de façon brutale.

Son objet est extérieur : danger, inconnu, menace.

Elle se manifeste de toutes sortes de façons; parfois subtilement (léger frémissement dans la nuque) parfois plus nettement (frisson voire spasme le long de la colonne vertébrale) et parfois encore de manière assez extrême (ventre serré, tremblement généralisé, paralysie). Elle peut aussi bien figer que mener à l’agression.

Tout le monde (une cristallisation, parmi d’autres)

Elle se manifeste en se cristallisant autour d’un événement, d’un enjeu, d’une personne : Petula Clark le chantait si joliment : Tout le monde veut aller au ciel oui mais personne ne veut mourir.

Nous aimerions tous jouir de l’immunité que nous confèrerait la maladie (encore qu’il y ait des doutes à ce sujet), sans compter que nous ferions partie des initiés. Mais nous ne sommes pas prêts à être infectés pour l’obtenir, enfin la plupart de nous. D’autant que le virus est parfois assez étrange dans les conditions qu’il produit.

Cristallisations contrephobiques (second enjeu, il y en a sans doute d’autres)

Que ce soient celles de Trump, Bolsonaro, celles des groupes réactionnaires (souvent financés par des milliardaires d’extrême droite ou prônées par des inconscients – qui sont aussi lâches), cette réaction contrephobique, parce qu’elle n’admet même pas la prudence, révèle la peur en creux.

Origines

D’où est venue cette peur qui hante et paralyse une grande partie de la population terrestre depuis des semaines? Elle n’a pas été inventée ou montée de toutes pièces. En tous cas pas dans les pays occidentaux. Nous avons tous vu la débâcle catastrophique en Italie, en Espagne, en France et, décalée et encore pire, au Royaume-Uni. Mais elle a été amplifiée à souhait par les médias et sans doute aussi par les autorités pour favoriser la conformité aux consignes de comportement. La manœuvre a tellement bien fonctionné que la simple évocation en conférence de presse quotidienne par le Premier ministre du Québec, de la réouverture possible des écoles, a suscité une forte réaction comme en fait foi cette pétition en ligne, sur le point d’atteindre 300 000 signatures au moment de la publication de ce texte.

La peur est-elle soluble?

Si oui, quel serait le ou les solvants?

Solution évidente : le remède

Bien sûr, nous espérons tous qu’un remède ou un vaccin soit trouvé. Ce qui nous assurerait, ou presque, d’être à l’abri ou que si nous sommes atteints, nous pourrons être traités et guérir sans trop de risque. Ce qui aide à comprendre les ruées vers toutes sortes de traitements envisagés comme efficaces, qu’ils soient ou non l’objet de validation systématique. Ce qui est moins évident, à première vue, c’est que ce remède, médicament ou vaccin, signifierait que nous possédons un savoir utile au sujet de ce virus, c’est-à-dire que nous l’aurions vaincu par la connaissance scientifique. La recherche de la connaissance stimulée par la peur. Sans doute la meilleure solution. Mais peut-être aussi mesure contrephobique.

Solubilité deux : l’isolement

Dans la grande majorité des pays et territoires, le premier réflexe a été celui de l’isolement que permet le confinement. Et en effet, lorsque bien appliqué, il a protégé et suscité un sentiment de sécurité et de protection. Même s’il a créé toutes sortes de complications.

Solubilité trois : discipline

Depuis plusieurs semaines, une grande proportion de la population mondiale fait preuve de discipline dans l’évitement des rassemblements, le maintien de la distanciation physique et le confinement, le plus souvent volontaires. Cette discipline relève-t-elle directement de l’effet de la peur? Est-elle possible sans la peur?

On évoque souvent le cas des pays ou territoires orientaux : Hong Kong, Taiwan, Singapour, Corée du Sud. Il semble que les habitants de ces lieux exemplaires aient fait preuve d’une discipline irréprochable. Ont-ils eu peur ou la discipline fait-elle tellement partie de leurs mœurs que la peur était inutile?

On pourrait aussi envisager que, dans la tradition orientale auxquelles appartiennent ces populations, la vision du monde divise la réalité humaine en deux : l’esprit et le corps (la matière), le premier des deux étant habituellement compris comme ayant ou devant avoir le contrôle du second; ce qui rend la discipline plus immédiate. Alors que la tradition occidentale opère dans une trilogie qui comporte, outre ces deux termes, un troisième : la psyché. Or celle-ci, de par sa nature imaginative, est particulièrement sensible aux émotions, en l’occurrence à la peur, et doit être prise en compte, médiatisant la relation entre le corps et l’esprit, mais générant aussi toutes sortes de fantasmes et d’images, créant la possibilité de déplacements (les étrangers), de réactions contre-phobiques et même de délires (théories du complot, dont les parodies sont légions, et souvent franchement réjouissantes).

On pourrait aussi imaginer que la peur n’a pas eu le temps de s’installer, l’État et les citoyens ayant appris de la crise du SRAS, au début des années 2000, ayant compris qu’il vaut mieux pour eux de réagir rapidement, de manière disciplinée, en tenant compte du fait que le géant chinois à côté duquel ils vivent n’est pas friand de transparence.

On pourrait aussi arguer que dans ces lieux, la peur est présente de manière immanente et peut-être permanente, et qu’elle active quasi-automatiquement la discipline requise dans de telles situations. En effet, Taiwan et Hong Kong sont constamment menacées d’invasion, la Corée du Sud est encore officiellement en guerre et Singapour n’est franchement pas l’Éden de liberte-dexpression-et-de-reunion.

Solubilité quatre : confiance

Parfois, mon chien, une bonne bête qui n’aurait pas fait de mal à une mouche, se mettait à grogner en présence d’hommes étrangers. J’informais habituellement les hommes en question que le chien avait peur et que ces grognements constituaient une bonne nouvelle pour leur masculinité physiologique, le déclencheur du grognement étant vraisemblablement son taux élevé de testostérone. Et le plus souvent, je proposais à l’homme en question que nous nous serrions la main. Lorsque nous le faisions, le chien arrêtait immédiatement de grogner; sa peur se dissolvait. Nous savons cela presque d’instinct; ce qui nous rend d’autant plus conscients du manque que constitue le contact corporel en cette époque de distanciation physique.

Confiance et discipline

Il y a une fascination ambivalente envers la Suède dont la gestion de la crise Covid-19 diffère sensiblement de celle de la majorité des pays du monde : ces gens n’ont-ils pas peur? En fait, bien que certains aient peur, il semble que d’autres facteurs soient en_jeu dont en particulier la question de la discipline qu’induit une confiance assez grande envers l’état et ses dirigeants. La suède compte cependant 10 fois plus de morts, toutes proportions gardées, que ses voisins immédiats, la Norvège et la Finlande qui ont-elles imposé un confinement et des mesures de distanciation physique dès le début de la pandémie. Cette discipline se fonde donc sur une dose certaine de stoïcisme de la part des Suédois; est-ce là le prix de la dissolution de la peur dans la confiance?

Origines, deux

On imagine facilement que la peur existe, chez l’être humain, depuis qu’il a, ne serait-ce que minimalement, conscience du danger. Darwin la considérait comme une des six émotions de base, présente chez tous les êtres humains, héritée de nos ancêtres animaux, tellement basique que ses formes d’expression étaient universelles, ce que les recherches les plus récentes infirment.

Difficile, donc, de faire l’histoire de la peur, sans faire celle du règne animal. Mais on peut considérer l’histoire de son nom. Rappelons qu’étymologie vient de ἔτυμος, étumos (« vrai ») et de λόγος, lógos (« parole »).

Peur vient du nom latin pavor, qui signifie effroi, épouvante, crainte, lui-même dérivé du verbe paveo ou son autre forme pavio signifiant battre, relevant d’une racine indo-européenne *pēu- signifiant frapper.

Le mot phobie, hérité du grec et aussi associé à la peur, vient du mot phobos signifiant peur, terreur, lui-même dérivé du verbe phébomai qui veut dire fuir, le tout renvoyant à la racine indo-européenne *bʰegʷ- qui recouvre elle aussi l’idée de courir, fuir.

Le mot terreur, quant à lui, nous ramène via le latin et le grec, à la racine *tres- qui dénote l’action de trembler.

Pour ce qui est de fear, le mot anglais le plus fréquent pour évoquer la peur, l’étymologie la plus probable nous ramène au vieil anglais fǣr, ġefǣrm, signifiant calamité, danger soudain, péril, attaque soudaine ou apparition terrible, issu de l’indo-européen *per-, essayer, rechercher, risquer.

La peur fait fuir, fait trembler; c’est là son effet.

La peur implique qu’il y a risque, qu’on est dans l’incertitude, l’essai, la recherche; rien n’est sûr. C’est là son enjeu.

Mais surtout, la peur frappe, attaque, agresse, bat; c’est là son action. Autrement dit, la peur n’a pas peur, elle fait peur.

Origines, trois

On peut aussi envisager que cette peur vient du virus lui-même, en est une sorte de sous-produit ou fait partie de son arsenal de propagation.  Semer la terreur, détruire l’organisation sociale du matériel vivant qui lui est requis pour pouvoir se développer et se reproduire, en faisant ainsi une proie plus facile. Hypothèse qui peut paraître étonnante, poétique, animiste, anthropomorphiste ou relevant du Panpsychisme. Mais on pourrait l’envisager du point de vue de la psychologie_évolutionniste ; en accordant un net avantage de survie au virus, la peur qu’il susciterait se trouverait à augmenter ses chances de survie en diversifiant ses stratégies à cet effet. Au surplus, en vertu d’une étrange mais possible perspective psychosomatique, un virus générant de la peur chronique et donc un stress prolongé, serait mieux à même de désamorcer le système immunitaire de ses victimes, et en faisant des proies d’autant plus probables (est-ce une partie de ce qui se passe dans les CHSLD, EHPAD, E.M.S. et autres résidences pour personnes âgées?). À terme, si ces stratégies réussissaient complètement, le virus finirait, paradoxalement, par venir à bout de sa matière vivante et devrait ou bien muter ou bien se contenter de vivoter en squattant la rare victime possible, battu par ce qu’il est convenu d’appeler l’immunité grégaire.

Phobos et Déimos

Chez les Grecs de l’Antiquité, la peur était Phobos, plus une personnification de la peur qu’un dieu au sens plein. Il était tout de même fils d’Arès, dieu de la guerre et du combat, et frère de Déimos, dont le nom signifie la terreur, l’effroi. Les deux frères accompagnaient souvent leur père au combat et parfois même conduisaient son char.

Sur le bouclier d’Héraklès, selon Hésiode, Phobos était incrusté sous la forme d’une tête de Gorgone, ce monstre au regard terrifiant et à la chevelure de serpents. Selon Nonnus, Zeus avait armé Phobos des éclairs et Déimos du tonnerre, pour combattre Typhon, un des monstres les plus féroces et meurtriers. Cycnos, un autre fils d’Arès et un guerrier terrifiant, décapitait les étrangers de passage et accumulait les crânes pour construire un temple en honneur de Phobos, son demi-frère.

La peur n’a pas peur, elle fait peur; elle frappe, attaque, agresse, bat.

Phobos et Déimos, suite

Phobos était particulièrement honoré à Sparte (peuple guerrier par excellence) où il était associé à la discipline des citoyens, à la cohésion de la société et à l’adhésion de ses citoyens à l’État (confiance?). On s’étonne alors moins de la rhétorique guerrière de certains chefs d’état ou de gouvernement actuels, de la revalorisation des idées de nation et de frontières, ni de la présence de l’armée venue prêter main forte.

Aussi fils de

Mais ces deux-là étaient aussi fils d’Aphrodite, déesse du désir amoureux mais peut-être surtout de la beauté, de l’extase et du ravissement. Il pourrait y avoir dans cette peur, un appel à considérer la beauté de ce virus, le ravissement que suscite sa puissance et son intelligence. Certaines sources proposent que le mot esthétique pourrait avoir comme étymologie le bruit que l’on fait avec la bouche lorsqu’on inspire rapidement en faisant « hahhh » parce qu’on est saisi par la beauté ou l’horreur.

Je pense qu’il y a dans la peur, un appel à aimer ce coronavirus, ce virus couronné. Il se pourrait qu’au cœur de ce déploiement meurtrier de la nature, la déesse demande notre attention amoureuse envers cette nature cruelle, et que la peur qu’elle induit – crains ton Dieu, dit la bible – constitue son exigence que la dimension sacrée qu’incarne ce virus soit adéquatement honorée.

Dans ce cas, le confinement, l’effort financier, les privations, la souffrance, les morts et surtout la peur, sont peut-être des sacrifices à porter sur les autels de Phobos et d’Aphrodite, en échange de la lucidité qu’ils nous confèrent. Ce qui donnerait une toute autre valeur à un éventuel remède.

Illustration: Frederick Walker – Internet Archive, Public Domain

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