LA PSYCHÉ AU TEMPS DU CORONA : Résonances psychologiques de la pandémie

Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l’étrange, au merveilleux, à l’inexplicable que nous rencontrons.

Rainer Maria Rilke

Mammifères

Nous sommes des mammifères, et cette crise nous le rappelle. Peut-être pas exactement ceux que chante Richard_Desjardins mais néanmoins des animaux à sang chaud qui ont besoin de se regrouper, de se rapprocher et de se toucher, ne serait que de manière codifiée (par ex. : poignée de main). En particulier lorsqu’ils sont inquiets ou en danger.

Être en relation, pour un mammifère, est une expérience d’abord sensorielle et même multi-sensorielle. Non seulement visuelle et auditive, mais aussi olfactive, tactile et kinesthésique. Or ce sont précisément ces gestes qu’on nous demande ces temps-ci d’éviter, qui sont devenus dangereux pour notre santé. Alors même que nous les savons d’instinct nécessaires à notre existence.

Une image, par résonance psychologique soit l’expression: révéler en creux. Qui veut dire : rendre évident par l’absence. Privés de ces contacts, des gestes qui leur donnent forme, nous sommes en quelque sorte mieux à même d’en mesurer l’importance dans nos vies. Il y a pourtant plusieurs années que de reportages en rapports de recherche, on déplore la perte progressive des rapports humains directs au profit des relations à médiation électronique. Mais la progression de ce phénomène a toujours été graduelle et largement occultée par la puissance que nous accordent ces moyens, alors que cette fois, le changement est dramatique et évident. Pourrait-il s’agir alors d’une application du vieux principe thérapeutique de prescrire le symptôme?

Le piège existe bien sûr d’ancrer ce mode de communication encore plus dans nos mœurs étant donné son utilisation quasi exclusive ces jours-ci; d’ailleurs pour plusieurs personnes, ç’aura été une initiation obligée à ces modalités. Mais à voir les formidables résistances démontrées à toute stratégie de distanciation sociale et d’isolement, on se prend à penser qu’il pourrait y avoir en cours une revalorisation du contact physique direct et de la présence corporelle immédiate (non médiatisée). Alors quoi?

 

 

 

Reliés

Plusieurs ont mis en lumière l’évidente tension entre la nation comme lieu de refuge, de protection et de soins, et la dimension transnationale du phénomène, alors que la planète entière est touchée et reliée. De même, la tension entre le lien que ce virus établit entre les individus de partout au monde, alors même qu’il force leur séparation physique.

Une image surgit de cette tension : il est possible qu’on découvre que la mutation du virus qui a permis la transmission de l’animal à l’humain puis entre humains a eu lieu à plusieurs endroits en même temps ou à peu près. Mais sinon – et c’est la version qui prévaut pour le moment –  tous les virus dans le corps de toutes les personnes atteintes sont des descendants de ce premier virus. En ce sens, tous ceux qui sont atteints, des centaines de milliers de personnes, sont reliées à ce patient zéro. Et l’intérieur de tous ceux touchés est relié à l’intérieur de tous les autres, jusqu’à ce premier touché. Tous ces intérieurs reliés, toutes ces expériences intérieures reliées… ça donne à réfléchir.

Vieillir

Toute une génération va avoir vieilli d’un seul coup. Dès 60 ans, nous signalent les recherches disponibles, les gens sont plus susceptibles de mourir des suites de l’infection. Ce qui a suscité passablement de peur chez plusieurs, mais aussi énormément de déni et de résistance. Parce que prendre conscience de cette plus grande vulnérabilité, c’est aussi reconnaître que l’on vieillit (a vieilli), et les baby-boomers, ayant baigné dans le culte de la jeunesse au moment de leur  reconnaissance comme génération distincte, se refusent le vieillissement et le refusent dans la culture dont ils contrôlent encore de larges pans, aussi bien comme producteurs que comme consommateurs. Ce qui peut expliquer la résistance de plusieurs d’entre eux aux mesures de distanciation et de confinement. Quelle résonance auront cette conscience survenue du vieillissement et son déni qui sera sans doute massif voire caricatural?

Parenticides

Plusieurs enfants adultes de personnes âgées ont ou auront pris conscience, souvent avec horreur qu’ils pourraient causer la mort de leurs parents. Simplement en leur refilant  le virus qui les tuerait. Ils ne seraient pas considérés responsables mais se sentiraient tels. On a beau parfois souhaiter la mort de ses parents, en être la cause possible ou même probable a quelque chose de terrifiant. D’autant qu’il faudrait si peu. Ça change la relation?

Médecine statistique

Jamais n’aura-t-on tant entendu parler statistiques, probabilités, courbes normales et autres croissance exponentielle. Cette médecine de la microbiologie mais surtout celle des statistiques, dite médecine scientifique, en sera à son véritable premier test collectif, la véritable première occasion d’affirmer sa préséance à si grande échelle. Et à moins que les États plus négligents s’en sortent mieux que ceux qui ont appliqué les principes scientifiques – ce que les chiffres actuels ne semblent pas augurer – cette crise devrait lui accorder ses lettres de noblesses et la priorité sur toutes les autres formes de médecine.

On aurait pu penser que l’épidémie du SRAS aurait déjà assis cette autorité, mais non seulement elle n’a jamais eu l’envergure de celle du Covid-19, elle a même desservi la médecine statistique parce qu’on l’a généralement perçue comme ayant été mal gérée et gonflée. Il y a aussi eu celle de l’Ébola – qui n’est d’ailleurs pas terminée – mais elle était si éloignée pour le commun des mortels qu’elle apparaît plutôt comme une abstraction. Pourtant ces deux crises ont permis de mettre en place une partie des structures et protocoles de santé publique qui nous auront sans doute bien servis, là où ils auront été mis en pratique à temps, et soutenus financièrement et politiquement de manière adéquate.

Je reviendrai peut-être dans un autre texte sur cette vision médicale de l’épidémie par opposition à celle qui a prévalu plus ou moins jusqu’à l’émergence de la modernité et même après (i.e. grippe espagnole). Comme c’est le cas pour les relations médiées électroniquement, il pourrait y avoir un ressac face à cette vision statistique de la médecine, mais je doute que, le cas échéant, il soit crédible ou de longue durée.

Ma crainte est plutôt que la perspective statistique installe une sorte d’hégémonie qui exclurait toutes les autres médecines, et qu’elle atteigne ainsi au statut de croyance religieuse, avec ses rites, son clergé et sa morale. Mais ce que j’espère plutôt, c’est que, rassurée sur sa reconnaissance et sa prédominance, elle ait moins le réflexe de se défendre et puisse enfin s’ouvrir à être fécondée par d’autres perspectives. Parce qu’on l’oublie, aveuglés par son apparente toute-puissance actuelle et les moyens à sa disposition : cette médecine statistique est jeune, récemment arrivée dans la psyché, et elle doit donc s’affirmer et défendre sa place en déployant une force et des moyens parfois excessifs.

Immunité

Une autre intention qui pourrait être en train de prendre forme, c’est la reconnaissance, la valorisation ainsi qu’une meilleure compréhension de l’immunité. On ne cesse d’entendre parler de l’importance d’un bon système immunitaire pour passer à travers de l’infection avec le moins de symptômes possibles, et je pense que ceci pourrait venir consteller une partie du savoir, scientifique mais aussi populaire, autour du fonctionnement du système immunitaire. Nous entendons parler depuis quelques années du microbiote et de son importance pour l’immunité; je ne serais pas étonné que les recherches et la vulgarisation connaissent un essor important à la sortie de cette crise. Mais on aura aussi compris plus concrètement comment une bonne alimentation, l’exercice et le sommeil réparateur contribuent à nous garder en bonne santé. Quels changements, quels mouvements dans la psyché?

Anxiété

Je pense aussi que nous aurons à approfondir notre réflexion psychologique autour de l’anxiété pour dépasser les simples conseils hygiéniques qui font les manchettes depuis quelques semaines ainsi que les analogies un peu simplistes voire même mutilantes de la question. Difficile d’imaginer par exemple que Camus (La peste) ou Garcia-Marquez (L’amour au temps du choléra) n’aient pas eu l’anxiété comme moteur au moment d’écrire leurs fictions. Mais c’est une question que je laisse ouverte pour le moment et à propos de laquelle j’aimerais bien entendre mes collègues.

Importance de la psychologie

On entend beaucoup dire que la psychologie ça n’est pas si urgent, que le vrai travail essentiel, c’est celui de la médecine et des soins médicaux. À la psychologie, le travail certes important mais secondaire des trucs, recettes et protocoles pour composer avec la tension du confinement, la dépression de l’inoccupation, l’anxiété générée par la contagion et l’inquiétude financière, sans compter les dégâts possibles créés par le stress prolongé. Il y a d’ailleurs beaucoup de Florence_Nightingale qui s’occupent avec brio de ce travail, qui relève à mon avis plus des soins infirmiers que de la psychologie. S’affiche là la bonne vieille hiérarchie qui fait primer le biologique sur le psychologique, le premier étant supposément plus ancien que le second, en étant la cause ou tout au moins constituant sa condition d’existence; on connaît la chanson (« c’est pas si important, faut s’occuper de la santé physique d’abord, c’est ça qui compte »). S’ensuit forcément un désengagement des patients et, ce qui est beaucoup plus grave, des psychothérapeutes eux-mêmes, sous prétexte d’utilité secondaire. Or si eux ne croient plus à la nécessité du regard psychologique, autrement que sur le mode hygiéniste, qui voudra continuer à l’honorer?

Que la psychologie ait une relation étroite avec la matière et donc avec le biologique ne peut être nié. Et qu’elle marque le pas pendant un temps ou, par égard pour le biologique, lui accorde une priorité me semble jusqu’à un certain point inévitable. Mais qu’on en conclue qu’elle est moins essentielle me paraît faux et même dangereux. Parce que c’est dans sa nature d’être secondaire, de venir en deuxième; jusque dans le dictionnaire ou le sens figuré vient toujours après le sens littéral. Il faut en effet que la matière se déploie pour qu’elle puisse être pénétrée, explorée, transformée, fermentée et distillée dans un processus de réflexion psychologique. Mais cela ne donne au biologique aucune priorité causale ou ontologique; simplement, on comprend que la matière se déploie pour pouvoir être réfléchie psychologiquement, pour pouvoir être ainsi transformée; parce qu’incomplète, elle nécessite d’être réfléchie psychologiquement.

On dit souvent, au surplus, que des phénomènes comme la pandémie actuelle accélèrent le cours des événements. Je pense que, du point de vue de la psychologie, la pandémie approfondit les événements, leur donne de la profondeur ou tout au moins constitue un appel à la profondeur, le plus souvent par le biais des symptômes. Ne pas entendre cet appel au travail psychologique, c’est se priver de la profondeur. Au surplus, comme la psychothérapie c’est être témoin de la psyché en train de prendre forme, ce travail a toujours lieu au présent, même si le regard psychologique est un regard rétrospectif.

Bien sûr, certains patients ne pourront continuer pour des motifs financiers. Mais si c’est le cas et que de toute façon, ils avaient leur place dans notre pratique, pourquoi ne pas les voir gratuitement ou pour une somme symbolique jusqu’à ce qu’ils puissent à nouveau payer?

Télépratique :

Plusieurs collègues confirment ma perception à l’effet qu’il est plus fatiguant de travailler par médias interposés (téléphone, skype, zoom, etc.). Ce qui met en relief que nos cabinets font une bonne partie du travail; contenance, continuité, résonance. De quoi leur être reconnaissants.

Courage :

La notion de courage ne pourra dorénavant être définie  sans tenir compte quasi en même temps, de la notion de solidarité. Comme si celle-ci devenait désormais une condition du courage, qui repose moins sur la notion d’individu valeureux et exceptionnel que sur celle de l’action concertée, partagée et tournée vers les autres.

En ce sens, la citation de Rilke en épigraphe de ce texte pourrait être reformulée : « Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face ensemble à l’étrange, au merveilleux, à l’inexplicable que nous rencontrons.

Suites:

Je suis assuré que toutes sortes d’autres résonances vont se signaler et prendre forme au fur et à mesure de cette traversée, et en ce sens, l’épreuve est en prise directe sur la sensibilité et l’imagination.

P.s. : la vidéo qui accompagne ce texte peut apparaître « cute » et gentille, mais elle montre bien qu’au-delà de l’anthropomorphisme, le réflexe de se toucher et de bouger ensemble est central chez les mammifères.

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