Mon ami Jacques

Mon ami Jacques Moreau est mort le 17 mai dernier, d’un cancer qui ne lui a pas laissé beaucoup de répit. Nous étions amis depuis 50 ans. Colette, sa conjointe m’avait demandé de prendre la parole au nom des amis. Je reproduis ici l’essentiel de l’éloge funèbre que j’ai prononcé lors de la cérémonie en son honneur.

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Merci, très chère Colette de m’avoir demandé si je voulais bien dire un mot, j’en suis touché et honoré. Mais surtout, merci pour tout ce que tu as fait pour Jacques. Tu l’as bien sûr fait par amour, mais je tiens à ce que tu saches que, d’une certaine façon, tu l’as fait en notre nom à tous, et pour cela, je pense que je peux dire au nom de tous ici, que nous te sommes infiniment reconnaissants.

Le mandat « parler au nom des amis » donne un peu le vertige. Comment en effet s’assurer que les amis se sentiront adéquatement représentés. Je voulais éviter le genre d’éloge qui n’aurait été qu’un florilège des innombrables qualités de Jacques en tant qu’ami. Je pense que cela l’aurait mis dans l’embarras, et il m’aurait dit : « je ne mérite pas ça ». Je lui aurais répondu : « je suis d’accord ». Nous aurions ri. De bon cœur. Complices. C’était un peu cela, notre amitié.

Alors j’ai plutôt décidé de tracer un portrait, forcément partiel et impressionniste, de cette amitié singulière, me disant que d’autres parmi vous pourriez faire de même en parallèle. D’où ce titre :

Avec Jacques – Chronique d’une amitié en six temps

Nous aurons, premier temps, chacun de notre côté, battu les herbes folles de nos sentiers singuliers, en marche vers une jonction de nos chemins, une rencontre que nous cherchions sans l’attendre. Tous deux dignes fils de nos mères respectives, tous deux lestés de la hantise que celles-ci avaient de la mort, ce que nous aurons mis 50 ans à nous dire. Pas encore de mots entre nous, bien sûr, mais les questionnements similaires de deux jeunes hommes pas certains d’avoir eu d’appartenance réelle jusque-là.

***

Un début de septembre, au seuil de l’université : second temps. Lumineux et prometteur : 1972. Nous nous reconnaissons une fraternité qui, là encore, ne sera nommée que 50 ans plus tard, agissante pourtant, dissolvant les façades et traversant la pudeur, rendant possible l’accolade.

Présomptueux comme on peut l’être à 20 ans, nous tutoyons Psyché, critiquons ses traditions et pratiques, assurés d’être les porteurs voire les combattants de ce qui aurait pu se nommer : la « Révolution psychologie® ». Paradoxalement, nous découvrons notre vulnérabilité, creuset au fond duquel chauffait une sensibilité nouvelle, à la fois révélation attendue et découverte saisissante.

Nous apprivoisons les règles de l’intimité affective et de la communion, comprenant peu à peu combien tendresse et cruauté sont sœurs jumelles, apprenant au sein de la fusion amicale, comment nommer les différences que nous y découvrons.

C’est à ce moment que je rencontre sa mère, petite femme ronde et vive, drôle, avec un évident mais bien caché fond tragique, que je reconnais d’autant mieux que j’y ai été initié par ma propre mère. Connexion instantanée; elle a sans doute senti ma mère. Jacques et moi sommes donc frères aussi en vertu de la sororité de nos mères.

Ce que nous aurons parlé de nos mondes intérieurs, apprenant la psychologie en goûtant les théories et diagnostics comme deux affamés admis dans un buffet à volonté. « Heye, goûte à ça. Non, trop fade. Pis ça? Oui, ça c’est bon, pis nourrissant en plus! ».

Et ce que nous aurons dansé; après le ciné-club du jeudi soir, une fois les travaux de fin de trimestre remis, et parfois même, tous les soirs d’une même semaine. Nous aurons dansé pour au moins 15 des 90 crédits de notre bacc. en psychologie.

***

Puis presque sans crier gare, troisième temps, mariage, départ, silence. Distance, à la fois décidée et contre nos volontés. Entrée et difficiles premiers pas dans ce que nous appelions alors « le monde des adultes », alias « la vraie vie », apprenant à la dure qu’il n’y avait pas beaucoup de monde, à l’extérieur de l’université, ayant entendu parler de la « Révolution psychologie® ».

Une seule rencontre entre nous, presque gênés de constater en creux, la si intense proximité qui avait été nôtre quelques années auparavant : « Comment ça va? Ça va; et toi? Ah oui… »

Il la fallait pourtant cette distance, je le sais maintenant, pour nous inscrire dans la durée l’un de l’autre, et apprendre à l’école de la séparation, que l’amour n’est solide qu’une fois trempé dans l’éloignement.

***

Puis vint, quatrième temps, celui des retrouvailles, joyeuses et rieuses, attendries et attentionnées, affectueuses et affairées. Jacques, affairé? Voyez plutôt :

  • Jacques brûle du gaz en auto : St-Jérôme – Crabtree – St-Jérôme – Crabtree – St-Jérôme – Crabtree – Montréal – St-Jérôme – Crabtree – Repentigny – L’Assomption – Québec
  • Jacques déménage : St-Jérôme – Crabtree – Montréal – Québec – Québec – Québec
  • Jacques commence une nouvelle job, Sûreté du Québec, CSST, C-troizesses numéro 1, C-troizesses numéro 2, Université Laval
  • Jacques voyage à l’étranger, voit du pays… et écrit. Ma conjointe me dit : Jacques a écrit un nouveau courriel de voyage; c’est intéressant. Je réponds : coudon, c’est ben long, y voyage-t-y ou bedon y’écrit?
  • Jacques rénove ou construit des salles de bain. Conversation type – Jacques : « Ah, Mathieu, j’suis encore allé me mettre des rénos sur le dos pis j’en sors pas; j’vas-t’y apprendre? ». Réponse de Mathieu : « non, mon Jacquot; mais c’est comme ça qu’on t’aime ».

C’étaient les années Colette, les années Québec mais surtout les années Crabtree, pas seulement une partie de plaisir, mais néanmoins : la rivière, le câble de Tarzan, les parties de croquet. Ah Jacques et le croquet : armé d’un maillet, cet homme habituellement assez paisible se transformait en bête féroce : la passion, que dis-je la passion, l’acharnement, le couteau entre les dents, le « si je colle ta boule, j’te l’envoie promener assez loin que ça va te prendre un passeport pour aller la chercher! ».

***

Et il y a eu ce courriel de la fin d’août dernier, triste comme la fin des vacances d’été avec laquelle il coïncidait, courriel de malheur, courriel de cancer. Et j’ai confié mes larmes à la petite montagne devant le chalet, alors qu’il m’aurait fallu l’Himalaya pour les contenir toutes.

Cinquième temps : celui de la gravité imposée, des paroles qui pèsent, de l’espoir qui se cherche un lieu et des fondations, des mots qui comptent et du temps compté, du désir de vivre qui se heurte à l’implacable et sourde épaisseur de la maladie, de la puissance isolante et lassante de la douleur, et de la reconnaissance tardive, comme tu l’as si bien dit mon ami lors de notre ultime conversation, que nous sommes reliés dans l’infini.

***

S’ouvre maintenant le sixième et dernier temps de notre amitié, avec ces trois avertissements, servis à tous ceux qui sont de l’autre côté de la paroi où loge désormais Jacques :

  1. vos salles de bains sont mieux d’être rénovées parce que vous ne pourrez pas compter sur Jacques pour le faire
  2. votre table est mieux d’être bien garnie, de bons mets, de vins fins et de gâteaux luxuriants parce que je veux que cet homme soit accueilli avec l’abondance qu’il mérite et que, comme il vous le dira sans doute : « fuck le diabète, on mange! »
  3. gare à vous si vous n’avez pas de terrain de croquet : la colère de Jacques serait terrible et il se pourrait bien qu’il ait envie d’en tuer quelques-uns. « Mais Jacques, ils sont déjà morts. » « Pas grave, j’va les re-tuer! ».

***

L’écrivain marocain Abdelmajid Benjelloun a écrit le court poème suivant :

À sa mort, un poète dira

à un petit ruisseau, son meilleur ami :

tu penseras à moi, dis?

Jacques, dans le petit ruisseau d’amitié que je suis, couleront toujours mes souvenirs de toi.

Adieu, mon frère, je t’aime et, mieux encore, nous t’aimons.

2 commentaires sur “Mon ami Jacques

  1. Bonsoir Mathieu, Je suis touchée d’apprendre la mort de Jacques et aussi d’être témoin, à travers ton écrit, de votre amitié. À travers toi, je me souviens de Jacques, certes comme un sourire lointain, mais un sourire tout de même. Mes sympathies à toi en espérant que la montagne saura contenir tes larmes tristes ainsi que tes larmes de rire en te souvenant de ton ami.

    Michelle

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