De la pandémie et des blessures à la psyché

1) Il faut parler;

2) il faut inciter les meilleurs à parler;

3) il faut susciter l’homme, l’inciter à être;

4) il faut inciter la société humaine à être de telle sorte que chaque homme soit.

Francis Ponge

Au-delà des pertes d’autonomie, de mobilité, et surtout de contacts affectifs et sociaux chez des personnes âgées qui ont dû s’isoler pendant plusieurs mois et qui continuent à le faire, et de l’anxiété et de la peur chronique chez d’autres qui n’en peuvent plus de l’atmosphère d’incertitude et de confusion dans laquelle nous vivons depuis des mois, il y a d’autres blessures à la psyché qui résultent non pas tant de l’action du virus, que des mesures et surtout du discours mis en place par les élites dirigeantes du Québec.

Ces blessures sont mises en relief par des comportements en apparence banals mais néanmoins révélateurs. L’un s’excuse d’avoir oublié de mettre son masque en entrant dans l’édifice, même s’il n’y avait personne en vue et qu’il l’a immédiatement revêtu. L’autre refuse de sortir marcher même au grand air. L’autre encore, s’excuse parce qu’elle fait un bruit en faisant vibrer ses lèvres et qu’elle a pu faire jaillir des gouttelettes infectées. Une autre est terrorisée à l’idée de devoir être hospitalisée si elle contracte la covid parce qu’elle contribuerait à surcharger le système déjà en état de crise. Un autre encore se sent coupable d’avoir été infecté, comme s’il s’était mal conduit. Un se trouve rejeté par toute sa famille parce que leurs opinions sur la vaccination ne sont pas les mêmes. Une dernière dit qu’elle ne devrait pas se plaindre de l’isolement social, dont elle souffre pourtant beaucoup, « parce que d’autres sont plus mal en point que moi ».

Ces comportements révèlent un sentiment de culpabilité qui est dû à des facteurs politiques et technocratiques, mais dont on demande à des individus dans une société atomisée d’en porter la responsabilité. Et ce qui est plus pervers, c’est qu’on présente le fait d’assumer cette responsabilité comme étant une manifestation de solidarité citoyenne et non comme un poids excessif; il y a là une vision étriquée de la citoyenneté, une vision qui isole encore plus les individus les uns des autres.

On peut comprendre qu’en début de pandémie, au moment où personne ne savait exactement quelle était l’ampleur de la crise à venir, on fasse appel aux efforts conjugués d’individus isolés les uns des autres, pour mieux voir venir. Après tout, on était en situation de panique et il fallait ce contrôle sous peine de désorganisation sociale. On a eu le droit à ce moment à cette fameuse métaphore : on construit un avion en plein vol. Soit.

Mais on est dans cette crise depuis près de deux ans maintenant; la panique n’est plus de mise et on devrait pouvoir retirer de sur les épaules des individus le poids d’une responsabilité trop lourde, qui doit être portée collectivement. Pour ce faire il faut permettre la libre circulation de la parole et des idées. Ce « travail de déculpabilisation » requiert aussi la reconnaissance par les élites dirigeantes, de leur propre responsabilité. Or cela n’a pas été fait et on ne donne pas de signe que ce le sera. Je me retrouve de plus en plus souvent à dire à mes patients ce qui me semble être des évidences, et plusieurs témoignent du soulagement que cela leur procure de les entendre. Quelles sont ces évidences?

Vous n’êtes pas personnellement responsable de l’état pitoyable du système de santé québécois depuis bien avant cette pandémie. Ce sont les gouvernants et les technocrates qui l’ont étouffé par des compressions (en particulier en santé publique), centralisations bureaucratiques, hospitalocentrisme et autres rigidités du même type. Ils sont surtout responsables de l’état d’épuisement d’un personnel dont ils ont sacrifié le bien-être psychologique ainsi que le jugement et l’autonomie professionnels sur l’autel de la soi-disant souplesse administrative. En ont-ils pris la responsabilité? Non, sinon du bout des lèvres et d’une manière qui les disculpe à toutes fins utiles.

Vous n’êtes pas personnellement responsable de cette pandémie, quelle qu’en soit l’origine, et surtout pas de l’état d’impréparation des gouvernants, alors qu’on sait depuis au moins 20 ans dans les bureaux de santé publique que la question n’était pas si une pandémie se produirait mais bien quand elle aurait lieu.

Vous n’êtes pas personnellement responsable de la décision, paniquée, de faire face à ce problème sanitaire avec un seul outil, soit la vaccination massive, négligeant du coup toute la dimension de soigner la maladie avec laquelle le personnel médical du système de santé a dû se débrouiller (et souvent fort intelligemment) avec les moyens du bord. Les gouvernants et les technocrates le sont, eux.

Vous n’êtes pas personnellement responsable du fait que l’arrivée du variant Omicron était prévue depuis un bon moment, depuis son origine dans le sud de l’Afrique, son passage au Royaume-Uni puis dans le nord de l’Europe, et que les autorités ici n’étaient pas prêtes et ont alimenté à nouveau une atmosphère de panique.

Vous n’êtes pas personnellement responsable de l’atmosphère de clivage, de blâme et de ressentiment instaurée par les autorités, atmosphère initiée par l’incitation à la délation lors du premier confinement et qui s’abat actuellement sur les non-vaccinés, qu’on accuse de tous les maux et dont on voudrait réduire les droits citoyens. Ce sont les dirigeants, politiques et autres qui en sont la cause.

Vous n’êtes pas responsable de la propagation de l’idée que la science et la démocratie se résument à une voix unique et indiscutable, voix qui exclut tout discours trop ouvertement contraire, sans égard à sa valeur démocratique ou scientifique. Ce sont les gouvernants et les dirigeants qui le sont.

Une prise de responsabilité citoyenne réelle, pas celle qu’on voudrait réduire à une injection dans le deltoïde, exige une libre circulation des idées et des points de vue, la capacité de débattre d’idées qui ne sont pas conformes à la doxa et, pour ce faire, la nécessité de se sentir relié à tous les autres citoyens en tant que citoyens.

La prise de responsabilité citoyenne exige aussi que les dirigeants, gouvernants et technocrates reconnaissent leur responsabilité, individuelle lorsqu’elle l’est, mais aussi collective lorsque la situation dont ils ont hérité est difficile. Ils devraient le faire simplement, honnêtement et avec humilité, condition sine qua non pour accéder à ces postes, qu’ils soient électifs ou nommés. Il en manque nettement, d’humilité.

Faute de ces conditions et dans la société atomisée dont la crise pandémique a précipité un avènement préparé depuis longtemps, l’atmosphère de culpabilité individuelle et de rejet du blâme sur les boucs émissaires désignés vont se poursuivre.

J’ai parlé au début de ce texte de blessures à la psyché. Il en existe plusieurs sortes. Celles que je décris sont de l’ordre de l’insulte. Insulte à l’esprit de la démocratie, insulte à l’esprit de la science, insulte à l’esprit de la citoyenneté et insulte à la solidarité, si nécessaire à la psyché. Et bien qu’il ne s’agisse pas de la même sorte de blessures, celles-ci marquent la psyché d’une manière aussi dommageable et durable qu’une famille dysfonctionnelle ou qu’une relation toxique.

Image: Hugo Simberg, The Wounded Angel, Wikimedia Commons

2 commentaires sur “De la pandémie et des blessures à la psyché

  1. Pas d’accord avec vous, nous sommes responsables de nos choix, nous avons élu démocratiquement tous ces gens qui nous gouvernent. Assumons humblement notre blessure à la psyché .

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    1. Vous avez visiblement mal (ou pas du tout) lu mon texte. Je reprends un des paragraphes de la fin : « Une prise de responsabilité citoyenne réelle, pas celle qu’on voudrait réduire à une injection dans le deltoïde, exige une libre circulation des idées et des points de vue, la capacité de débattre d’idées qui ne sont pas conformes à la doxa et, pour ce faire, la nécessité de se sentir relié à tous les autres citoyens en tant que citoyens. »

      Ou, pour dire cela en d’autres mots, certains voudraient réduire la démocratie à un vote une fois tous les quatre ou cinq ans, dans une société où les gens se considèrent plus comme des consommateurs que des concitoyens, et se retrouvent enfermés dans un isolement grandissant. La réduire ainsi constitue aussi une insulte à l’esprit de la démocratie. Heureusement, d’autres visions, plus généreuses et sensuelles existent et j’espère prévaudront.

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