Dépression sociopolitique – quelques ajouts

Magda Warszawa, Abramowski-braterstwo-solidarnosc-wspoldzialanie-okladka, Creative Commons

Je reviens sur mon entrée de blog précédente (ici – les mots en vert ou en noir sont cliquables)…

  • … pour clarifier mes commentaires sur l’idée de l’indignation déployée avec parcimonie et
  • … pour ajouter quelques éléments à mes propos sur le sentiment d’impuissance.

D’abord, l’indignation : deux textes parus récemment ont particulièrement attiré mon attention :

  • celui de l’autrice et comédienne Rébecca Deraspe, que vous pouvez entendre ici. Ses propos valent le détour et disent bien l’importance de l’indignation dans la vie citoyenne. Mais contrairement à ce qu’elle semble affirmer, l’indignation ne mène pas toujours à l’engagement : parfois elle tourne en rond lorsque sursollicitée par des personnes et factions qui s’en nourrissent
  • ce que dénonce en partie le second texte, celui d’Amel Yalaoui, que vous pouvez lire ici et qui dénonce avec justesse ce que j’appellerais la hollywoodisation de l’info, c’est-à-dire la transformation de l’information en spectacle continu, chargé de capter l’attention des spectateurs ou auditeurs et de les maintenir en place pendant le plus long moment possible, en créant une illusion de nouveauté à coup de flashes ou d’incitations à cliquer. Mais ce qui est occulté dans cet article, c’est comment les personnes et factions évoquées ci-dessus, sont passées maîtres dans l’art d’utiliser les codes hollywoodiens pour monopoliser l’attention des diffuseurs d’information et, accessoirement celle des spectateurs.

D’où ma suggestion de ne déployer notre superpouvoir, comme le qualifie joliment Madame Deraspe, qu’avec parcimonie, sous peine qu’il mène non à l’engagement mais au contraire au désengagement, au sentiment d’impuissance, et au décrochage ou au cynisme.

Et justement, le sentiment d’impuissance dont je pense qu’il est avant tout une question d’échelle ou, plus justement, de décalage d’échelle. Voyez-vous, les infos auxquelles nous sommes exposés collectivement traitent habituellement de ce que je pourrais appeler les macro-phénomènes, vus la plupart du temps d’un point de vue global voire même géostratégique. Or la plupart de nous, individus, vivons et opérons à une échelle de grandeur nettement plus restreinte, et le décalage entre l’échelle à laquelle sont traitées les informations et le niveau d’action qui nous est accessible est tel, qu’il est très difficile d’envisager que nos actions puissent avoir quelqu’influence que ce soit sur le déroulement des événements globaux.

Or il peut arriver que des actions à petite échelle aient une grande portée, mais ce sont plutôt des exceptions qui relèvent…

  • … de l’effet du hasard : il ou elle était au bon endroit, au bon moment avec les bons réflexes. L’exemple typique récent est celui de l’homme qui a désarmé un des tireurs de Bondi Beach comme on peut le voir ici
  • … d’une détermination hors de l’ordinaire, associée à une disponibilité dans le temps qui l’est tout autant, comme l’a démontré la croisade de Greta Thunberg, qui mettait en pratique ce dont parlait le Dalaï Lama lorsqu’il disait : « Si vous pensez que vous êtes trop petit pour changer quelque chose, essayez de dormir avec un moustique dans la chambre. »
  • … du courage exceptionnel d’une personne qui a survécu à des événements particulièrement éprouvants et met son expérience au service d’une cause qui y est reliée. Gisèle Pélicot est sans doute le meilleur exemple récent de cette exception.

Mais pour le commun des mortels, qu’est-ce qui est possible pour s’engager de manière réaliste et satisfaisante, et éviter de sombrer dans l’impuissance et le cynisme, au grand plaisir de tous les exploiteurs puissants?

Je suggère quelques pistes :

  • faire des actions conscientes, c’est-à-dire des actions que nous relions consciemment à notre désir d’influencer le cours des choses de manière méliorative. La conscience affecte l’intention et l’intentionnalité affecte à son tour l’action en lui imprimant une qualité sacrée qui peut en changer, ne serait-ce que minimalement, l’impact
  • choisir une cause à laquelle nous souhaitons nous consacrer et en faire une sorte d’obsession, en vertu de l’idée qu’il vaut mieux consacrer ses efforts sur une seule cause (ou deux, à la limite), d’en approfondir notre connaissance et d’éviter de s’éparpiller en dispersant trop nos efforts
  • s’efforcer d’intégrer la conscience de cette cause à notre vie quotidienne, ce qui nous amène à écouter ou voir les informations avec une sensibilité particulière à celles qui concernent notre cause, et à fouiller, lorsque nous en avons l’occasion, pour découvrir de nouvelles sources de connaissances sur celle-ci
  • tout en ne perdant pas de vue la cause choisie, penser en arborescence, ce qui veut dire nous interroger sur ce qui, dans les autres causes peut avoir des racines communes ou même se situer aux racines de la nôtre, mais aussi porter attention aux multiples expressions, comme à autant de branches issues de notre arbre-cause
  • faire des actions de service, qui sont souvent les plus thérapeutiques (l’origine étymologique de ce mot veut dire servir), en sachant que c’est le meilleur antidote à l’égocentrisme, au narcissisme et à la psychopathie des exploiteurs
  • trouver la juste échelle à laquelle agir, celle qui correspond le mieux à notre désir et qui a le plus de résonance pour nous tout en sachant que plus l’échelle est globale et large, plus nos actions auront une portée limitée et requerront un effort de solidarité avec tous les co-acteurs, et qu’au contraire plus l’échelle sera restreinte, plus les impacts seront visibles, mesurables et gratifiants, tout en étant plus éloignés de la cible de changer le cours des choses à grande échelle. Travailler dans une organisation comme Amnistie internationale, en écrivant des lettres ou en participant à la gestion d’un groupe est plus en phase avec l’échelle large que de travailler à préparer ou distribuer des repas chauds à des personnes dans le besoin ou sans abri, dont les impacts sont plus facilement visibles, avec toutes les possibilités entre ces deux échelles.

Je conclus avec la parole de l’activiste et écrivaine Rebecca Solnit, à qui nous devons quelques importants essais, parmi lesquels L’art de marcher, Garder l’espoir. Autres histoires, autres possibles et Ces hommes qui m’expliquent la vie. Dans une interview récente à la faveur de la parution de son plus récent essai The Beginning Comes After the End, elle a déclaré :

“I often quote my friend Bill McKibben [the environmentalist]. We were sitting on a concrete floor at an activist space during the Paris climate treaty process [the Paris Agreement was adopted in 2015]. Somebody walked up and asked him a question he gets asked all the time. ‘What’s the best thing I can do as an individual?’ He said, ‘Stop being an individual.’ You may have your own quirky playlist and eye-makeup techniques, but you also have this solidarity. When you act, you act with others

“Je cite souvent mon ami Bill McKibben [l’environnementaliste]. Nous étions assis sur un plancher en béton dans un lieu d’activisme pendant la négociation du Traité de Paris sur le climat [l’Accord de Paris sur le climat fut adopté en 2015]. Quelqu’un s’approcha et lui posa une question qu’il se fait régulièrement poser. ‘Quelle est la meilleure action que je puisse faire en tant qu’individu?’ Il répondit, ‘Cessez d’être un individu’. Vous pouvez bien avoir vos propres et insolites liste d’écoute et technique de maquillage des yeux, mais vous devez aussi avoir cette solidarité. Quand vous agissez, vous agissez en compagnie des autres.” (ma traduction)

Rebecca Solnit in Zoe Williams, “‘A new world is being born’: author Rebecca Solnit on the ‘slow revolution’ the far right cannot tolerate”, The Guardian: 25 mars 2026 https://www.theguardian.com/books/2026/mar/25/rebecca-solnit-slow-revolution-far-right-cannot-tolerate

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