Nous, psychothérapeutes, entendons beaucoup de propos de la part de nos patients quant à l’impact des événements sociopolitiques actuels sur leur humeur (les mots en vert et ceux en noir sont des liens hypertexte: cliquez dessus). Patients qui voudraient surtout savoir comment composer : cesser de regarder ou d’écouter les informations? S’indigner jusqu’à plus soif, épuisement et indifférence? Aller manifester ou alors se réfugier dans l’ésotérisme, la pensée positive ou l’espoir naïf?
Ce qui importe de savoir avant tout, c’est que c’est l’impuissance que nous éprouvons qui nous plonge dans cet abîme de détresse. Et que toute action consciente, en lien direct ou indirect avec les événements, peut aider. Manifester, certainement, mais aussi écrire, ne serait-ce que pour soi-même, ou sur sa page Facebook, Instagram ou autre. Ou encore – et peut-être mieux – à des amis, et ainsi ouvrir un dialogue. On peut aussi écrire aux pages d’opinions des quotidiens.
S’informer avec mesure et préférer les analyses historiques à la multiplication des mises à jour continuelles des réseaux d’information continue. Multiplier les sources différentes et fiables d’information (et donc les points de vue différents).
Savoir que c’est notre indignation dont se nourrissent les acteurs de ce chaos, et ne la déployer que parcimonieusement.
Ne pas négliger les autres sujets d’information, en particulier ceux qui indiquent des tendances différentes dans la mouvance sociopolitique de l’époque. Exemples :
- l’élection à la mairie de New York d’un maire qui se proclame clairement sociodémocrate
- la candidature sérieuse à la mairie de Los Angles, d’une femme se réclamant elle aussi de cette même mouvance
- l’élection, lors d’une partielle au Royaume-Uni, d’une candidate du parti vert, dont le renouveau est joyeusement incarné par un nouveau et dynamique chef
- la victoire à des élections régionales en Allemagne des candidats du parti vert.
On peut aussi s’efforcer de lire des articles ou livres qui proposent une autre vision du monde. Exemples :
- Traité de la petite bonté, le plus récent livre de l’autrice québécoise Mélikah Abdelmoumen (citation : « Oui, la solidarité est encore possible. Oui, l’amour est encore possible. Oui, tendre la main à un inconnu, c’est encore possible. Ce sont des micro-actions. »)
- le splendide billet d’Ersun Augustinus Kayra dans Le Devoir du 22 novembre dernier.
Ou lire de la poésie :
- celle de Jean-Paul Daoust :
Les mots à venir seront mon fil d’Ariane
Pour explorer des territoires difficiles
Voire même dangereux
Car on écrit toujours à ses risques et périls
Mais téméraire Don Quichotte je persiste
Comme un peintre devant sa toile
Un pianiste devant son clavier
Paresseux comme tout bon poète
Cela me secoue et me force à chercher
Donc à travailler
Ode à la huitième saison (de l’émission radiophonique Plus on est de fous, plus on lit)
- celle de Pierre Barrette :
Écoute le feu patient des hordes séculaires. Les nuits tombées du ciel,
un secret à la fois, comme une alerte ou une trombe d’alcool. Résonne
haut, parle bas, accorde la tonalité de tes fresques au mou du sein
sous les doigts.
Que ton pas soit vif dans l’air goûteux, et avance sans penser à la
peine révélée du meurtre ou de la morsure. Sois celui qui croit en
dansant, celle que l’éveil a portée à son dénouement.
Répète sans trébucher ce que savent toutes les bêtes.
- celle de François Rioux :
Un jour je ne serai plus fatigué
j’aurai le Nouveau Monde dans la voix
et mes yeux verdâtres seront les yeux clairs et bleus
de Paul Newman ou d’un chien aveugle
ils rayonneront comme dans les vieux traités
d’optique
la fatigue vaincue je verrai des femmes heureuses
des ministres honnêtes comme des oncologues
des cœurs ouverts vingt-quatre heures
et les langues enfin claires et roses
et un arbre dans chaque cuisine
un jour ma voix ira de branche en branche
comme un jeune écureuil incandescent.
Le nouveau monde in L’empire familier
- celle de Laurent Gaudé :
Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans les villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l’immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules.
Je veux une poésie qui s’écrive à hauteur d’hommes. Qui regarde le malheur dans les yeux et sache que dire la chute, c’est encore rester debout. Une poésie qui marche derrière la longue colonne des vaincus et qui porte en elle part égale de honte et de fraternité. Une poésie qui sache l’inégalité violente des hommes devant la voracité du malheur.
Je veux une poésie qui défie l’oubli et pose ses yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps. Même pas comptés. Même pas racontés. Une poésie qui n’oublie pas la vieille valeur sacrée de l’écrit : faire que des vies soient sauvées du néant parce qu’on les aura racontées. Je veux une poésie qui se penche sur les hommes et ait le temps de les dire avant qu’ils ne disparaissent.
Le territoire de cette poésie, c’est le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations. Elle s’écrit dans un corps à corps avec les jours. Elle sent la sueur et l’effroi. Elle est charnelle, incarnée. Le monde d’aujourd’hui est épique, tragique, traversé de forces violentes. Il se rappelle à nous avec brutalité. Des failles idéologiques réapparaissent. Des menaces grondent. Il faut dire et tenir ce que l’on est, ce que l’on veut être. L’écriture ne m’intéresse pas si elle n’est pas capable de mettre des mots sur cela. Qu’elle maudisse le monde ou le célèbre mais qu’elle se tienne tout contre lui. Nous avons besoin des mots du poète, parce que ce sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l’insignifiance et du bruit.
De sang et de lumière
ou encore celles d’Hélène Dorion, de Michel Garneau ou de Patrice Desbiens, ou de tout autre poète ou poétesse que tu croiseras sur ton chemin.
Et puis ouvre ta main, déposes-y ton cœur et tends-la vers l’autre.
Une main qui marche et qui vole, c’est encore mieux.

Dessin d’Henri Rochon-Langlais, 4 ans