
Dans le récit La collision, le journaliste français Paul Gasnier, raconte les circonstances de la mort de sa mère alors qu’elle se rendait au travail à vélo: frappée par un jeune sans permis et sous influence, qui faisait un wheelie sur une moto très puissante, elle fut très grièvement blessée et mourut quelques jours plus tard, sans jamais avoir repris conscience. Pendant une dizaine d’années, prisonnier de sa colère à la suite du procès, il s’est refusé de revenir sur cet événement, irruption brutale du chaos dans un quotidien plutôt serein :
Contrairement à une image répandue, la colère n’est pas un feu qui consume; c’est un liquide, qui s’infiltre insidieusement dans nos interstices psychiques, pour emplir notre cave, y moisir les fondations, et corrompre notre édifice entier, en chamboulant tout ce qui y avait soigneusement déposé : nos repères, nos bornes idéologiques, les quelques idées directrices que l’on se fait sur la vie..
Mais à la suite de son constat choquant d’une France divisée, dont l’autre moitié était composée de personnes comme le responsable de la mort de sa mère, il décide de réexaminer l’événement, parce que, comme il l’écrit :
…cet accident venait tout brouiller. Ce n’était pas juste une pierre jetée dans le jardin de mon éducation, par laquelle mes parents s’étaient escrimés à me transmettre leurs valeurs, c’était un éboulement de terrain dont j’observais les dégâts, ébahi, depuis un hélicoptère de secours. Un test d’humanité dans les conditions du réel, en somme, qui donnait tout son sens au terme « épreuve » : une épreuve qui consistait essentiellement à garder l’esprit aussi ouvert et lucide que possible.
Cette mission de lucidité, il l’accomplira dans une langue claire et précise, sous l’angle d’une collision entre deux mondes, celui de sa famille, des gens instruits de la classe moyenne et celui du meurtrier, un monde de petite délinquance, de marginalité sociale issue d’exclusion et d’auto-exclusion. Splendidement écrit, fort d’une analyse lucide et qui n’exclut jamais le désir de comprendre l’autre, il s’agit d’un examen de la justice, sociale et légale, mais aussi du lien étroit mais mystérieux entre comprendre et pardonner.