
Le mardi 29 avril dernier, à 82 ans, Luc Morissette est décédé. Ceux et celles qui ont fréquenté le théâtre entre 1980 et 2020 reconnaîtront le comédien professionnel solide qu’il était, présent aussi à la télé, au cinéma, à la radio et sur le web. D’autres, plus âgés, l’auront peut-être connu en tant que psychothérapeute, alliant rigueur et originalité, à une époque où la psychologie avait encore de l’audace. Quelques-uns, plus rares sans doute, sauront qu’il était le frère cadet de Rodolphe, longtemps journaliste au Devoir.
Il est mort à son heure, sereinement et surtout dignement, comme il le souhaitait, prenant le chemin vers ce lieu d’où on ne revient que sous forme de souvenirs. Il était entouré de ses enfants et d’autres intimes. Dont je n’étais pas, notre intimité étant autre : celle qui unit le maître généreux et son apprenti dévoué. Parce que, au-delà de ses autres fonctions, je pense que c’est ce qu’il était avant tout : un enseignant. Et tous ceux et celles qui ont été les bénéficiaires de son enseignement pourront témoigner de cette intimité particulière. Qu’ils aient été de ses élèves en psychologie ou de ceux à qui il a enseigné à l’École nationale de théâtre ou à l’École de théâtre du cégep Lionel-Groulx.
S’il y a un thème qui parcourt tout son enseignement, c’est celui du corps. Plus particulièrement de la présence corporelle, qu’il pratiquait intensément : lorsqu’il nous accordait son attention, elle était non seulement entière et intense – jamais intrusive ou envahissante – mais elle mobilisait tout son corps qu’on sentait disponible, attentif au nôtre et au service de son enseignement. Rarement ai-je senti un corps aussi habité, aussi présent. Et de ce corps émergeait une parole économe, informée, trempée aussi bien dans la compréhension du processus psychologique que dans l’invitation au geste sûr, signifiant, rigoureux et créatif.
Dans son enseignement, il évitait le normatif et la normalisation, encourageant plutôt l’originalité et l’individuation, satisfait de voir ses élèves ouvrir leur propre chemin (il les appelait des piqueux de trail) et admiratif des aboutissements inattendus, même de ceux qu’il ne comprenait pas. Dans une de ses dernières lettres il me rapportait cette histoire de maître zen qu’aimait apparemment raconter Gregory Bateson :
« Le maitre zen dit au disciple, à l’examen de fin de parcours:
‘Si tu dis que c’est un bâton, je te donne un coup sur la tête.
Si tu dis que ce n’est pas un bâton, je te donne un coup sur la tête.
Si tu ne dis rien, je te donne un coup sur la tête.’
Et le disciple illuminé s’empare du bâton en l’arrachant des mains du maitre et lui assène un coup sur la tête. »
Influence majeure dans ma propre pratique de psychothérapeute, aussi bien méthodologiquement qu’intellectuellement, m’ayant appris à toujours garder le corps en présence, celui du patient aussi bien que le mien, je garderai de lui – comme sans doute beaucoup d’autres – le souvenir d’un homme généreux, au parcours riche et atypique (philosophe, psychothérapeute puis comédien professionnel à partir de 40 ans – faut le faire), un homme qui savait toujours où était le sol et qui savait s’y ancrer pour se déployer.
Ni comme psychothérapeute ni comme comédien, Luc Morissette ne fut une star; mais dans mon firmament personnel, il restera une étoile brillante, de celles qui guident le voyageur trouvant son chemin.
Ce texte a aussi paru dans la section Idées du journal Le Devoir, le 15 mai 2025
https://www.ledevoir.com/opinion/idees/879742/idees-luc-morissette-presence-incarnee-necessaire
Merci de ce merveilleux et inspirant témoignage. Que du bon, pour du bon.
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quel commentaire généreux et percutant de ta part, Mathieu! Tu me redonnes dans l’instant présent la présence de Luc que j’ai très peu connu. Grâce à toi, je le connais il apprécie, maintenant. Comme il est mort jeune! 82 ans, l’âge que j’aurai dans environ deux ans. J’apprivoise l’éphémère, un peu plus à chaque jour. Merci, Mathieu, pour ta présence alerte et ton sens de la communication, merci pour ton écriture vibrante.
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