à propos de santé mentale

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Deux articles sur la santé mentale parus récemment ont retenu mon attention : « La_fatigue_du_canari  » de Christian Vézina, et « La-sante-mentale-ca-n-existe-pas » de Nathalie Plaat. Ils ressortaient du lot, sans doute en raison de l’angle différent et de l’évidente bonne foi des auteurs; bravo pour le ton. Mais au-delà des contradictions de Madame Plaat qui termine son article par de multiples définitions possibles d’un concept dont elle dit qu’il n’existe pas, les deux présentent des notions dont ils ne semblent pas toujours comprendre toute la portée. J’en aborde quatre.

La santé mentale n’est pas une solution; c’est le problème. Ce pour au moins deux raisons. D’une part, il s’agit d’un euphémisme qui, quelque part dans les années 1990, a remplacé le trop stigmatisant « maladie mentale » (qui ne se souvient pas d’avoir traité ou été traité de malade mental dans la cour d’école? C’était une des pires insultes). Il y a dans cette appellation des relents d’hygiénisme, de propreté, de stérilité. Il s’agit d’un concept recyclé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), occultant la nécessité de parler psychologie. Soyons clairs, l’OMS est à la psychologie ce que Donald Trump est à l’empathie : complètement étrangère. On évite aussi soigneusement d’aborder la matière de base de la psychologie soit l’âme, ses élans poétiques, créatifs et affectifs, ses zones d’ombre, ses mystères.

D’autre part, on crée une nouvelle norme sociale : il nous faut dorénavant atteindre à la santé mentale. Il nous fallait autrefois être saints; nous voici aujourd’hui tenus d’être sains. Dans nos corps, dans nos pensées, dans nos habitudes de vie et dans nos relations. Sains voulant dire équilibrés et à l’abri des passions et emportements, sauf peut-être quand il s’agit de consommation. De quoi rendre fou…

La santé mentale est une affaire de cerveau. Madame Plaat a bien vu que cette assertion, importée de la médecine, ne pouvait qu’aboutir à des causalités et spécifiquement des causalités physiologiques, ignorant tout le plan de l’expérience intérieure. Mais il s’agit surtout d’une affirmation qui sert bien la société de consommation, elle qui cherche justement à réduire l’être humain à un cerveau de consommateur. Rappelons la célèbre citation de Patrick Le Lay, p.d.g. du Groupe TF1 en 2004 :

« […] à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »[…] à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Dans la société actuelle, un cerveau, laissé à lui-même, dépouillé d’âme, de l’ancrage dans l’histoire culturelle et de l’ouverture sur la profondeur qu’elle rend possibles, est bien mal préparé.

Il n’y a pas lieu de « faire place nette » de la honte. Je crois au contraire que la honte est inévitable et nécessaire, pour autant qu’elle ouvre une autre perspective et ne stagne pas inutilement. Jung écrivait quelque part que la conscience psychologique était toujours initiée par le sentiment d’infériorité morale suscité par la pathologie. Et plus tard, l’analyste jungienne américaine Lyn Cowan écrivait que, contrairement à la culpabilité qui monte vers la tête, la honte est une émotion qui descend et qui, en ce sens, constitue un véhicule vers le corps. Et pas n’importe quel corps; le corps viscéral, autonome, celui de la digestion, de la sexualité (dans la région de laquelle d’ailleurs passe le nerf honteux).

Cette descente, ce passage par le corps constituent le départ d’une conscience de la violence qui lui est faite par ce « monde que nous nous construisons, que nous acceptons, ou non, de servir, de nourrir dans sa démesure schizoïde ». Ils constituent un lieu de résistance à ce monde, mais aussi le contrepoint du héros performant que ladite société est si habile à mobiliser et à exploiter.

La société n’est pas à l’origine de tous les problèmes de santé mentale. Dans son article, Monsieur Vézina mentionne surtout, et avec raison, le problème du burn-out, lequel est bel et bien le résultat d’une société du travail et de la productivité à tout crin. Et il n’y a aucun doute que beaucoup de problèmes psychologiques ont pris forme au cœur d’une brutalité familiale ou relationnelle. Mais prétendre que la société dysfonctionnelle est à l’origine de tous les problèmes psychiques équivaut à dire que la psyché est incapable de donner forme à ses propres pathologies et ce faisant, à nous convier à une descente exploratoire dans les profondeurs de notre humanité, que cette incursion soit artistique, poétique ou psychologique. Penser autrement, c’est faire insulte à la psyché. Nous n’en avons simplement pas les moyens.

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